Yukio MISHIMA - Confession d’un masque
1949
Un ange en décomposition, Yukio Mishima, naît en 1925 dans un Japon corseté de traditions. Auteur que va fasciner un pays alors plongé dans le chaos de la défaite, hanté par l’expérience effroyable de la bombe, lui qui devait se donner la mort quasiment en direct, ce jour de novembre 1970, à la façon théâtrale des samouraïs éternels. Un suicide retentissant, là-bas on dit seppuku, maquillé en coup d’état nationaliste et en prise d’otage ubuesque.
La scène se déroule au deuxième étage de l’école militaire du quartier général du Ministère de la Défense. Un suicide mûri de longue date que ses derniers romans portaient déjà en germe. Qui était donc Mishima ? Un kamikaze littéraire fasciné par la souffrance et versé dans une espèce d’homo fascisme ? Trop réducteur. Un marin rejeté par sa mer de sérénité personnelle et par là entendre une quête infructueuse de la beauté artistique ? Cette quête, seule la mort pour la couronner de succès, convaincu qu’il était difficile de vivre et de mourir en beauté. Une morale qui serait à la fois la quête, le sens et le terme d’une vie. Théâtre d’un débat intérieur, permanent, esthétique. La beauté artistique est-elle supérieure à la beauté naturelle ? Hegel, en son temps, a paru trancher en faveur du « beau artistique plus élevé que le beau dans la nature ». Mishima a également tranché, d’une certaine façon : Seppuku.
Mishima avait beau clamer son attachement viscéral à la culture japonaise traditionnelle, il n’en était pas moins un lecteur assidu et vorace des grands textes de l’Occident. Qui était Mishima ? Il y a d’abord une enfance escamotée, volée par une grand-mère austère et violente, castratrice au point de lui interdire tout ce qui devrait faire le sel de cet âge. Et donc le refuge et le réconfort auprès d’Oscar Wilde et de Rilke.
Un ange en décomposition, déjà. D’autant plus que lorsque le père prend le relais, les choses ne s’arrangent guère. Son vice « efféminé » de la lecture, le jeune Mishima va devoir le vivre en secret. Sa vocation d’écrivain – dès douze ans il s’y consacre – il lui faut la remiser dans le double fond de quelque tiroir. Des études, donc. De droit. Et la promesse d’entrer au Ministère des Finances. Le reste, soit dès qu’il réussit à s’émanciper de la tutelle paternelle, est connu. Une carrière constante. Fulgurante. Il est question de récréer son petit Bushido domestique, de chercher à transcender l’alliance des arts martiaux et de la littérature. Un écartèlement de chaque minute.
Se forcer à l’écoute de ce dialogue intérieur, parfois assourdissant, entre la voix du dedans, l’élan vital, primitif, et celle du dehors qui inciterait plutôt au bonheur et à la sagesse. Sauf que. Il est artiste. Ce qui revient à cette impossible recherche de l’équilibre et de la beauté.
Mishima et Kawabata étaient proches. Amis. Leur correspondance en témoigne. Ce dernier l’aurait même encouragé à écrire. Et quand il écrit, Mishima ne fait pas semblant. De 1946 à 1970, une quarantaine de romans jalonnent son œuvre, enrichie de plusieurs recueils de nouvelles, d’essais et de pièces de théâtre. Deux périodes distinctes. Celle des premiers textes, Une histoire sur promontoire (1946), Le cirque (1948), Confession d’un masque (1949), Les amours interdites (1950), et notamment Le Pavillon d’or (1956) qui lui vaut la reconnaissance mondiale. Et les œuvres à suivre : Le marin rejeté par la mer (1964) et L’école de la chair (1964) pour ne nommer qu’elles, avec un retour à la tradition japonaise.
Entamée au début des années soixante, sa tétralogie : La mer de la fertilité, qui comprend Neige de printemps, Chevaux échappés et Le temple de l’aube, s’achève à l’aube de son suicide. Pour l’heure, nous sommes en 1949 et Confessions d’un masque s’apprête à ébranler le monde.
Au moment de pénétrer au plus intime de ce genre de roman, il faut oublier les prises de position, nationalistes à outrance, se moquer de cette milice que Mishima va créer dans le but foutraque d’assurer la protection de l’empereur. Faire fi de cet entêtement à vouloir, à force de kilos de fonte soulevés avec entrain, se tailler un corps dans le dur. Confession d’un masque est un roman délicat mais abrupt. Sincère et menteur. Un jeune homme s’y livre sans fard mais avec une constante pudeur. Il a beau nous parler de ce Japon recroquevillé sur ses traditions, ce qu’il nous raconte trouve d’emblée à s’inscrire dans l’intemporel.
Tout d’un chef-d’œuvre. Cet âge, c’est celui où l’on se découvre corps et âme. Il a beau s’attacher à vivre dans un monde imaginaire, quand il se surprend à préférer les princes charmants aux princesses, ça ne lasse pas de l’interroger. Mais nous sommes au Japon et, à cette époque, comme un peu partout ailleurs du reste, le strict respect de la normalité s’impose.
Son attirance pour les garçons, éphèbes nus représentés par les peintres, camarades de classe, le jeune narrateur la décrit minutieusement sans choquer le lecteur, dans ce qui devient un livre d’heures aussi poignant que douloureux. En outre, un penchant avoué pour le sadomasochisme, les images de violences et une certaine attirance pour la mort peu à peu se font jour.
Confession d’un masque évoque l’ambivalence du jeune homme qui hésite sans cesse entre la beauté et la honte, la souffrance et le bonheur. Le livre n’est pas sans évoquer l’œuvre de Bataille auquel le roman est d’ailleurs dédicacé. Pour l’essentiel, cette œuvre plus troublante que sulfureuse nous pousse à détricoter la notion artificielle de normalité. Puisqu’à l’image du personnage principal nous portons, toutes et tous, nos propres masques, contraints à un moment ou à un autre de nous escamoter derrière une façade à l’abri de laquelle vivre enfin nos vies fantasmées, nos bonheurs interdits. Nos vices inassumables ou ce qu’on voudrait nous faire prendre pour tel. Un repli où différer l’aveu de notre nature profonde. Et tout cela porté par ce style. Impérial.